Métier & autoproduction

Chanter des reprises : sur scène, sur disque, en vidéo, et quand il faut demander l'accord de l'éditeur

Métier & autoproduction · · Publié le 2026-10-29

Bacs remplis de disques vinyles d'occasion serrés les uns contre les autres chez un disquaire
Des vinyles d'occasion chez un disquaire à Lyon. Photo Fabien Barral, CC0, via Wikimedia Commons.

Presque tous les chanteurs ont commencé par chanter les chansons des autres, et beaucoup continuent : une reprise bien choisie installe un répertoire, rend hommage, fait découvrir un auteur oublié. Juridiquement, une reprise n'est ni un vol ni un acte anodin. C'est une utilisation de l'œuvre d'autrui, que le droit d'auteur organise différemment selon qu'on la chante dans un bar, qu'on l'enregistre sur un disque, qu'on la filme ou qu'on en change les paroles.

Le principe : l'œuvre appartient à ses auteurs

Une chanson protégée appartient à son auteur, à son compositeur et, le plus souvent, à son éditeur. L'article L122-4 du Code de la propriété intellectuelle rend illicite toute représentation ou reproduction faite sans leur consentement, de même que toute traduction, adaptation ou transformation. S'y ajoute le droit moral (article L121-1) : l'auteur a droit au respect de son nom et de son œuvre, et ce droit ne s'éteint pas.

En pratique, il serait impossible de demander à chaque auteur l'autorisation de chanter sa chanson dans chaque salle. C'est pourquoi les auteurs confient la gestion de certains droits à des organismes de gestion collective, la Sacem pour l'exécution publique et la SDRM pour la reproduction mécanique. Ces organismes délivrent des autorisations générales pour l'ensemble de leur répertoire, qui inclut, par des accords avec les sociétés étrangères, l'essentiel du répertoire mondial. Tout l'enjeu est de savoir ce que ces autorisations couvrent, et ce qu'elles ne couvrent pas. Le fonctionnement de la société est présenté dans notre article adhérer à la Sacem.

Sur scène : l'affaire de l'organisateur, avec votre aide

Chanter une reprise en concert est une exécution publique. L'autorisation est demandée à la Sacem et payée par l'organisateur : la salle, le bar, le festival, l'association ou la mairie qui accueille le concert. Le musicien n'a pas de démarche d'autorisation à faire pour une interprétation fidèle de la chanson. Il a en revanche un rôle important : fournir la liste exacte des titres joués, avec leurs auteurs et compositeurs. C'est grâce à ce programme que les droits sont répartis aux auteurs des chansons réellement chantées.

Une reprise fidèle en concert est couverte par l'autorisation de l'organisateur ; une reprise qui change les paroles ne l'est pas.

Si vous organisez vous-même le concert, dans un lieu que vous louez par exemple, c'est à vous de faire la déclaration. Et si le programme mêle vos propres chansons et des reprises, déclarez les deux : vos chansons vous rapporteront des droits si vous êtes membre d'un organisme de gestion collective.

Sur disque : l'autorisation de reproduction mécanique

Enregistrer une reprise et la publier, en CD, en vinyle ou en fichier, est une reproduction. Pour les œuvres de son répertoire, la SDRM délivre l'autorisation de reproduction mécanique contre paiement de droits calculés sur les exemplaires fabriqués ou vendus, et elle doit être obtenue avant la fabrication. Cette autorisation porte sur l'œuvre telle qu'elle a été écrite : votre interprétation, votre tempo, votre instrumentation vous appartiennent, tant qu'elles ne dénaturent pas la chanson. Les étapes de fabrication d'un disque sont détaillées dans notre article sur l'autoproduction d'un disque.

Sur les plateformes d'écoute en ligne, la situation est différente : les plateformes ont conclu des accords avec les organismes de gestion collective, et les droits d'auteur des chansons reprises sont payés dans ce cadre. Mais certains distributeurs numériques demandent, pour les reprises, des informations complètes sur les auteurs, voire une licence, selon les pays de diffusion. Lisez leurs conditions avant de mettre en ligne.

En vidéo

Une reprise filmée et publiée sur une grande plateforme de partage de vidéos relève, en France, des accords conclus entre ces plateformes et la Sacem, qui couvrent les droits d'auteur des œuvres du répertoire utilisées dans les vidéos des utilisateurs. Ces accords ne règlent pas tout : les systèmes d'identification automatique peuvent attribuer les revenus publicitaires de la vidéo aux ayants droit de la chanson, et un éditeur peut demander le blocage d'une vidéo dans certains pays.

Associer une chanson à des images dans une œuvre audiovisuelle produite, un clip scénarisé, un film, une publicité, une bande-annonce, relève du droit de synchronisation, qui n'est pas géré collectivement : il se négocie avec l'éditeur, et avec le producteur si l'on utilise un enregistrement existant. Une captation simple d'un concert ou d'une session ne pose généralement pas ce problème ; un clip de fiction sur la chanson d'un autre, si.

Ce qui demande l'accord des ayants droit

Pour toutes ces demandes, le bon interlocuteur est l'éditeur de la chanson. Son nom figure dans les bases de données d'œuvres consultables en ligne des organismes de gestion collective, ou sur les crédits du disque d'origine. Écrivez-lui en décrivant précisément le projet : texte de l'adaptation, support, nombre d'exemplaires prévus, diffusion. Comptez un délai, et ne fabriquez rien avant la réponse écrite.

Parodie et pastiche : une exception étroite

L'article L122-5 du Code autorise sans autorisation « la parodie, le pastiche et la caricature, compte tenu des lois du genre ». La jurisprudence attend une intention humoristique, l'absence de confusion avec l'œuvre parodiée et l'absence d'intention de nuire. Une chanson parodique de cabaret peut ainsi se passer de l'accord des auteurs. Mais l'exception ne couvre pas une simple réécriture sérieuse des paroles, ni un usage publicitaire, et elle s'apprécie au cas par cas : en cas de doute, demander reste plus sûr.

Domaine public : vérifier avant de se croire libre

Les droits patrimoniaux durent toute la vie de l'auteur et soixante-dix ans après sa mort (article L123-1). Une chanson est souvent une œuvre de collaboration : le délai se compte alors à partir de la mort du dernier survivant des coauteurs, parolier comme compositeur (article L123-2). Une chanson dont le parolier est mort depuis longtemps peut donc rester protégée par les droits de son compositeur. Des prorogations liées aux guerres mondiales allongent encore certaines durées, comme nous l'expliquons dans notre article sur la façon de mettre un poème en musique.

Même pour une chanson du domaine public, deux précautions restent utiles. Un arrangement récent, une harmonisation publiée ou une traduction peuvent être protégés : partez d'une source ancienne ou faites votre propre version. Et le droit moral demeure : on cite toujours l'auteur.

La reprise, et après ?

Chanter des reprises ne rapporte pas de droits d'auteur à l'interprète : ils vont aux auteurs de la chanson. L'artiste qui enregistre une reprise est en revanche titulaire de droits voisins sur son interprétation, gérés par les sociétés d'artistes interprètes. Beaucoup de musiciens trouvent un équilibre en mêlant au programme quelques reprises choisies et leurs propres chansons, qu'ils déclarent et protègent, comme le décrit notre article pour protéger une chanson.

Sources