Goguettes et sociétés chantantes : quand Paris chantait ses propres couplets

Bien avant les scènes ouvertes des bars d'aujourd'hui, Paris a connu une multitude de petites sociétés où l'on se retrouvait, le plus souvent dans l'arrière-salle d'un marchand de vin, pour chanter des chansons écrites par les membres eux-mêmes. On les appelait les goguettes. Leur histoire, un peu oubliée, éclaire une idée simple qui traverse toute la chanson française : une chanson, cela s'écrit d'abord pour être chanté entre soi, devant ceux qu'on connaît.
Le Caveau, une société de beaux esprits
La tradition des sociétés chantantes remonte au XVIIIe siècle et à un modèle prestigieux : le Caveau. Au XVIIIe siècle, des écrivains et des auteurs dramatiques prennent l'habitude de se réunir à Paris, chez un traiteur, pour des dîners où chacun doit apporter une chanson. Les règles sont strictes, l'esprit est au jeu de mots, à l'épigramme, à la chanson à boire et à la satire galante. Le Caveau connaîtra plusieurs vies et plusieurs refondations au fil du siècle suivant, sous des noms comme le « Caveau moderne ». Le chansonnier Pierre-Jean de Béranger, l'une des grandes figures de la chanson du début du XIXe siècle, en a été membre.
Le Caveau reste une société choisie, plutôt bourgeoise et littéraire. Mais il fixe des usages qui vont se répandre : la réunion régulière, le président de séance, la chanson inédite que chacun vient présenter, et l'habitude de publier des recueils de ces productions.
Les goguettes, version populaire
Au XIXe siècle, la formule se démocratise. Dans les quartiers populaires de Paris et dans plusieurs villes de province, des ouvriers, des artisans, des employés fondent leurs propres sociétés chantantes. Ce sont les goguettes. Elles portent des noms pittoresques, se réunissent un soir par semaine dans un cabaret, et chacun y vient chanter, souvent un couplet de sa composition. Les sources historiques en signalent un grand nombre à Paris au cours du siècle, de tailles très variables.
Le fonctionnement est démocratique : on s'inscrit, on paie une petite cotisation, on chante à tour de rôle. Le président veille au bon ordre, à ce que chacun puisse être entendu, et à ce que les chansons ne s'attirent pas les foudres de la police. Car les goguettes sont surveillées : on y chante l'amour et le vin, mais aussi la politique, la misère et la révolte. Sous les régimes successifs, les autorités se méfient de ces réunions où l'on chante en chœur des refrains frondeurs. Les périodes de répression ont plusieurs fois réduit leur nombre.
Dans une goguette, chacun est à la fois public et chanteur : la chanson se fabrique dans la salle.
Chanter sur l'air de… : le système des timbres
La plupart des goguettiers ne savent pas écrire la musique. Ils composent donc leurs paroles sur des airs connus de tous, que l'on appelle des timbres. La chanson nouvelle s'imprime avec la mention « Air : … » suivie du nom d'une mélodie célèbre. Tout le monde peut ainsi la chanter immédiatement. Ce procédé, très ancien, explique la prolifération des chansons au XIXe siècle : il suffit d'écrire un texte qui épouse la métrique et la rime d'un air existant.
Cette contrainte est aussi une école d'écriture. Pour que des paroles nouvelles tiennent sur un air connu, il faut respecter le nombre de syllabes de chaque vers, placer les accents aux bons endroits, faire tomber les rimes là où la mélodie les attend. Les règles de la prosodie et de la rime que nous détaillons ailleurs étaient, pour les goguettiers, une pratique quotidienne.
Les feuilles volantes et les chansonniers
Les chansons les plus réussies circulent hors de la goguette. Elles sont imprimées sur des feuilles volantes, des feuillets bon marché souvent ornés d'une gravure, vendus par des colporteurs ou dans les rues, ou rassemblées dans des recueils. La feuille qui illustre cet article en est un exemple : un fait divers, ici un incendie, devient chanson, avec une image pour attirer l'œil. Les bibliothèques publiques, à commencer par la Bibliothèque nationale de France, conservent des milliers de ces feuilles et recueils, dont une partie est numérisée dans Gallica.
Certains goguettiers deviennent des chansonniers reconnus, dont les recueils se vendent. D'autres restent anonymes. Eugène Pottier, l'auteur de L'Internationale, appartient à cette culture de la chanson populaire écrite pour être reprise en chœur : selon les notices de la Bibliothèque nationale de France, son texte date de 1871 et la musique de Pierre Degeyter, de 1888.
Le déclin, et ce qui a suivi
Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les goguettes déclinent. Les raisons sont multiples : la surveillance et la réglementation des réunions publiques, les transformations urbaines de Paris qui dispersent les quartiers populaires, et surtout la concurrence du café-concert, qui offre un spectacle professionnel à un public venu pour écouter plutôt que pour chanter. La chanson devient affaire de vedettes et d'auteurs attitrés. Les cabarets artistiques comme le Chat Noir, à partir de 1881, reprennent toutefois une part de l'esprit des sociétés chantantes : des auteurs qui viennent dire leurs propres textes devant leurs pairs.
Les goguettes d'aujourd'hui
L'esprit de la goguette n'a jamais tout à fait disparu. Il se retrouve dans plusieurs pratiques actuelles :
- Les scènes ouvertes des bars et des cafés-concerts, où chacun peut s'inscrire pour chanter deux ou trois chansons.
- Les ateliers d'écriture de chanson, où l'on écrit sur un thème ou une contrainte, puis l'on présente sa chanson au groupe.
- Les chorales et chœurs populaires, qui font chanter ensemble des amateurs.
- Le détournement d'airs connus pour les fêtes, les manifestations ou les mariages, héritier direct du timbre.
Pour un auteur qui débute, ces lieux restent la meilleure façon de tester une chanson : on la chante, on observe les réactions, on la retravaille. Exactement ce que faisaient les goguettiers, il y a deux siècles, autour d'une table de marchand de vin.
Sources
- Bibliothèque nationale de France, Gallica, recueils de chansons et feuilles volantes du XIXe siècle : gallica.bnf.fr.
- Arthur Dinaux, Les Sociétés badines, bachiques, littéraires et chantantes, leur histoire et leurs travaux, Paris, Bachelin-Deflorenne, 1867.
- Bibliothèque nationale de France, data.bnf.fr, notice de l'œuvre « L'Internationale » (Pierre Degeyter, sur un texte d'Eugène Pottier).
- Pierre-Jean de Béranger, Œuvres complètes, Paris, Perrotin, XIXe siècle.
Histoire de la chansonLe Chat Noir et Montmartre
Salis, les Hydropathes, le théâtre d'ombres, Bruant : le cabaret qui a mis les poètes et les chansonniers sur scène.
Écrire des chansonsRimes, syllabes et prosodie
E muet, accent tonique, rimes masculines et féminines : pourquoi un texte se chante bien, ou accroche.
Histoire de la chansonDu café-concert au music-hall
Alcazar, Eldorado, Ambassadeurs, Olympia : quand la chanson quitte le comptoir pour devenir un grand spectacle.