Le Chat Noir et les cabarets de Montmartre : la naissance du cabaret artistique (1881-1897)

Un chat noir hiératique sur fond de halo rouge : l'affiche de Steinlen est l'une des images les plus reproduites de la Belle Époque. Elle annonçait la tournée d'un cabaret qui, en une quinzaine d'années, a changé la manière dont on faisait entendre chansons, poèmes et monologues à Paris. Le Chat Noir n'a pas inventé la chanson ; il a inventé un lieu où des artistes venaient dire leurs propres œuvres devant un public qui venait pour cela.
1881, boulevard Rochechouart
C'est en 1881 que Rodolphe Salis, peintre de formation, ouvre son cabaret au 84, boulevard Rochechouart, au pied de la butte Montmartre, comme le rappelle le musée Carnavalet, qui conserve l'enseigne peinte par Adolphe Willette. Le lieu est petit. Salis a une idée simple et neuve pour l'époque : faire de son établissement un rendez-vous d'artistes, où poètes, chansonniers et peintres pourront se produire, et où le public bourgeois viendra s'encanailler au contact de la bohème.
Le décor est volontairement pastiche, avec boiseries, vitraux, vieilles armes et mobilier « Louis XIII ». Salis lui-même joue un rôle de bonimenteur, accueillant les clients avec une ironie grandiloquente qui fait partie du spectacle. Cet art de la mise en scène de la salle elle-même, autant que de la scène, deviendra une caractéristique du cabaret.
Les Hydropathes et l'esprit fumiste
Le Chat Noir doit beaucoup à un groupe littéraire qui l'adopte dès ses débuts : les Hydropathes, réunis autour du poète Émile Goudeau. Ces jeunes écrivains organisaient des soirées où chacun lisait ou disait ses textes. En s'installant chez Salis, ils apportent un public, un répertoire et un ton : celui de la « fumisterie », une forme d'humour à froid, de canular et de parodie qui se moque des institutions, de l'Académie et du bon goût.
On y dit des poèmes, on y chante des chansons satiriques, on y improvise. Le cabaret devient une sorte de laboratoire où se croisent poésie, chanson, monologue comique et dessin. Les noms de ceux qui y passent ou y collaborent dessinent une partie de la vie artistique de la fin du XIXe siècle : Alphonse Allais, Maurice Donnay, Charles Cros, Caran d'Ache, Henri Rivière, Adolphe Willette, Steinlen et bien d'autres.
Un journal pour faire parler du lieu
Dès janvier 1882, Salis lance un hebdomadaire illustré qui porte le nom du cabaret. Le Chat Noir publie poèmes, contes, chroniques et dessins des habitués. C'est à la fois une revue littéraire, un outil de promotion et un prolongement du spectacle : on y retrouve le ton fumiste de la salle. Les numéros sont aujourd'hui consultables en ligne dans Gallica, la bibliothèque numérique de la BnF, et le premier numéro, conservé notamment par la bibliothèque de l'université Yale, porte la date du samedi 14 janvier 1882. Ces collections constituent une source précieuse pour qui s'intéresse à la chanson et à l'humour de l'époque.
Le Chat Noir a fait du cabaret un lieu d'auteurs : on y vient entendre des gens dire ce qu'ils ont écrit.
1885 : le déménagement et le théâtre d'ombres
Le succès est tel que la petite salle du boulevard Rochechouart ne suffit plus. En 1885, Salis transporte son cabaret dans un hôtel particulier plus vaste, au 12, rue de Laval (l'actuelle rue Victor-Massé), dans un déménagement mis en scène comme une parade. Le nouveau Chat Noir dispose de plusieurs salles et, surtout, d'un petit théâtre.
C'est là que naît l'une de ses créations les plus marquantes : le théâtre d'ombres. Sous l'impulsion d'Henri Rivière notamment, des silhouettes découpées en zinc sont projetées sur un écran, avec des effets de couleurs et de lumière, et accompagnées de musique, de chant et d'un récitant. Des spectacles comme L'Épopée ou La Tentation de saint Antoine attirent un public nombreux. Ce mélange d'images, de musique et de texte annonce, à sa manière, bien des formes de spectacle du siècle suivant.
Aristide Bruant, du Chat Noir au Mirliton
Le départ du Chat Noir de ses premiers locaux profite à un chansonnier qui s'y était fait remarquer : Aristide Bruant. Il reprend la salle du boulevard Rochechouart et y ouvre son propre cabaret, le Mirliton. Son style est tout autre que celui des poètes fumistes : il chante en argot la vie des faubourgs, des marginaux et des prisons, avec une rudesse calculée et l'habitude, devenue légendaire, d'apostropher et d'insulter les clients. Toulouse-Lautrec immortalise sa silhouette, chapeau large et écharpe rouge, dans des affiches célèbres.
Bruant illustre une autre filiation : celle de la chanson réaliste, qui raconte la rue et ses drames. Elle mènera, au XXe siècle, aux grandes interprètes de music-hall. Nous en parlons dans notre article sur le café-concert et le music-hall.
Tournées, déclin et fermeture
Dans les années 1890, Salis organise des tournées en province et à l'étranger, d'où l'affiche de Steinlen datée de 1896. Le cabaret reste une marque, mais l'élan des premières années s'essouffle ; d'autres établissements de Montmartre ont repris la formule. Le musée Carnavalet résume la fin de l'histoire : la fermeture du cabaret et la mort de Salis, en 1897, mettent un terme à l'aventure. Le nom, devenu célèbre dans le monde entier, a depuis été repris par de nombreux établissements sans lien avec l'original.
Pourquoi le Chat Noir compte encore
Plus d'un siècle plus tard, le Chat Noir reste une référence pour plusieurs raisons qui concernent directement les musiciens de chanson :
- L'auteur sur scène : le cabaret fait de celui qui écrit celui qui interprète, ce qui préfigure l'auteur-compositeur-interprète.
- Le lieu comme projet artistique : la salle, le décor, l'animateur et le journal forment un tout cohérent, ce qu'on appellerait aujourd'hui une ligne artistique.
- Le mélange des formes : chanson, poésie, humour, images projetées ; la soirée est un montage.
- La petite jauge : comme plus tard les caves de la rive gauche, le Chat Noir commence dans une très petite salle.
Ce modèle de la petite salle d'auteurs a traversé le XXe siècle, des cabarets de la rive gauche aux bars-concerts d'aujourd'hui. Il prolonge aussi une tradition plus ancienne encore, celle des sociétés chantantes et des goguettes, où l'on se réunissait pour chanter ses propres couplets, que nous présentons dans un article consacré aux goguettes.
Sources
- Le Chat Noir, hebdomadaire, Paris, à partir de 1882, numérisé dans Gallica, Bibliothèque nationale de France : gallica.bnf.fr.
- Théophile-Alexandre Steinlen, Tournée du Chat Noir avec Rodolphe Salis, affiche, 1896, Rijksmuseum, Amsterdam, notice RP-P-1969-78.
- Musée Carnavalet – Histoire de Paris, notice « Enseigne du cabaret du Chat Noir », Adolphe Willette, 1881, Paris Musées.
- Yale University Library, notice du premier numéro de Le Chat noir, 14 janvier 1882.
- Musée de Montmartre, Paris, collections permanentes consacrées aux cabarets de la Butte.
- Bibliothèque nationale de France, département des Estampes et de la photographie, affiches de cabaret.
Histoire de la chansonDu café-concert au music-hall
Alcazar, Eldorado, Ambassadeurs, Olympia : quand la chanson quitte le comptoir pour devenir un grand spectacle.
Histoire de la chansonGoguettes et sociétés chantantes
Du Caveau aux goguettes ouvrières : au XIXe siècle, on se réunissait pour chanter des couplets qu'on avait écrits soi-même.
Histoire de la chansonLes cabarets de la rive gauche
Caves, Rose rouge, Écluse : comment de toutes petites salles ont fabriqué la chanson à texte d'après-guerre.