Du café-concert au music-hall : comment la chanson est devenue un spectacle

Une chanteuse en robe rouge, éclairée par les feux de la rampe, un orchestre en contrebas, et devant elle un public attablé qui boit, parle et écoute à moitié : le pastel de Degas saisit l'atmosphère du café-concert, cette forme de spectacle qui a dominé la vie musicale populaire parisienne pendant la seconde moitié du XIXe siècle. C'est là que la chanson devient un métier, avec ses vedettes, ses auteurs attitrés et ses succès vendus en petits formats.
Un spectacle né au comptoir
Le principe du café-concert est simple : on entre sans payer de billet, ou presque, et l'on consomme. Pendant ce temps, des chanteurs et chanteuses se succèdent sur une petite estrade, accompagnés par un piano ou un orchestre. Le prix des boissons, souvent majoré, finance le spectacle. Cette formule, qui existait sous des formes modestes dans les cafés chantants du début du siècle et prolongeait à sa manière les goguettes, connaît un essor spectaculaire sous le Second Empire.
Le Dictionnaire des théâtres du monde publié par ARTCENA, le centre national des arts du cirque, de la rue et du théâtre, rappelle que des cafés chantants existaient déjà au XVIIIe siècle autour des théâtres des Boulevards et au Palais-Royal, mais que c'est sous le Second Empire que la vogue des « caf'conc' », appelés « beuglants » dans les quartiers populaires, s'étend à partir des Champs-Élysées, et qu'elle dure jusqu'en 1914. On peut y boire, fumer, circuler, devant un spectacle permanent. Parmi les établissements les plus connus, la notice cite l'Éden-Concert, l'Eldorado et l'Alcazar ; c'est aux Ambassadeurs, sur les Champs-Élysées, que Degas a situé son pastel.
Des salles immenses et un public populaire
Les grands cafés-concerts n'ont rien de la petite salle intime. Les plus grands accueillent un public nombreux, dans des salles décorées de dorures, de miroirs et de lustres. Le public est mélangé : employés, ouvriers, petits commerçants, militaires, bourgeois venus s'amuser. On y vient en famille ou entre amis, on y passe la soirée, on fredonne les refrains.
Pour ce public, il faut des chansons immédiatement compréhensibles, faciles à retenir, et des interprètes capables de capter une salle bruyante. Le répertoire se spécialise en « genres » : la chanson comique, la romance sentimentale, la chanson patriotique, la scie (le refrain obsédant qu'on entend partout), la chansonnette militaire du « comique troupier ». Chaque genre a ses codes, ses costumes et ses spécialistes.
Les premières vedettes
Le café-concert fabrique les premières vedettes de la chanson. La plus célèbre des débuts est Thérésa, qui triomphe à l'Alcazar avec un répertoire gouailleur. Plus tard viendront Paulus, chanteur très à la mode, Yvette Guilbert, longue silhouette aux gants noirs immortalisée par Toulouse-Lautrec, ou Polin, roi du comique troupier.
Autour d'elles et d'eux se constitue toute une économie : des auteurs et compositeurs qui écrivent à la chaîne, des éditeurs qui impriment les chansons en « petits formats » vendus quelques sous, avec une illustration en couverture et les paroles à l'intérieur, et des agents qui placent les artistes. Les partitions illustrées de l'époque, souvent conservées dans les bibliothèques, montrent les vedettes dans leur costume de scène, comme la chansonnette comique dont la couverture illustre notre article sur la protection des chansons.
Le café-concert invente la vedette, le succès populaire et l'industrie de la chanson imprimée.
La naissance de la Sacem
C'est aussi autour du café-concert que s'enracine l'histoire des droits d'auteur des musiciens. Le récit fondateur, raconté depuis longtemps, met en scène trois auteurs et compositeurs, Ernest Bourget, Victor Parizot et Paul Henrion, qui auraient refusé de payer leurs consommations aux Ambassadeurs, au motif que l'établissement exécutait leurs œuvres sans les rémunérer. Des recherches plus récentes nuancent cette anecdote et le lieu exact du litige, mais le fond est établi : les tribunaux donnent raison aux auteurs, qui fondent peu après, avec un éditeur, une société chargée de percevoir et de répartir les droits des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique, l'ancêtre de la Sacem. Nous expliquons dans un article dédié comment fonctionne aujourd'hui l'adhésion à la Sacem.
Du café-concert au music-hall
À la fin du XIXe siècle, le modèle évolue. Des établissements plus vastes et plus luxueux proposent un spectacle complet, où la chanson côtoie les numéros d'acrobates, de danseuses, de magiciens et les grandes revues à plumes. C'est le music-hall, dont le nom vient d'Angleterre. Les Folies-Bergère, l'Olympia ou le Casino de Paris en deviennent les temples. Pour le Casino de Paris, la Ville de Paris situe sa vocation de music-hall à partir de 1914 ; Mistinguett et Maurice Chevalier y triomphent, et Joséphine Baker y donne son premier tour de chant en 1930.
Dans le music-hall, on paie sa place, on s'assoit face à la scène, et l'on ne boit plus pendant le spectacle. La chanson y gagne en prestige ce qu'elle perd en familiarité. Les vedettes de l'entre-deux-guerres chantent devant de grandes salles, avec orchestre, et bientôt devant le micro de la radio et du disque.
La chanson réaliste
Dans le même temps, une veine née au cabaret et au café-concert trouve son public : la chanson réaliste. Elle raconte la misère des faubourgs, les amours malheureuses, les filles des rues et les mauvais garçons, souvent sur un ton dramatique. Aristide Bruant en avait donné une version argotique et provocatrice dans son cabaret de Montmartre (voir notre article sur le Chat Noir). Dans l'entre-deux-guerres, de grandes interprètes comme Damia ou Fréhel incarnent ce répertoire, avant qu'Édith Piaf ne le porte au sommet.
Ce qu'il en reste
Le café-concert a disparu, mais ses traces sont partout. Le « tour de chant » reste la forme de base du concert de chanson. Le refrain qu'on reprend en chœur, la chanson comique, le personnage de scène, la relation directe avec une salle qui parle et qu'il faut conquérir : tout cela vient en partie de ces grandes salles bruyantes. Les bars-concerts, où l'on joue devant des gens attablés, en sont les héritiers lointains. Et quiconque écrit une chanson à refrain s'inscrit, consciemment ou non, dans une tradition de construction que nous détaillons dans notre article sur la structure d'une chanson.
Sources
- ARTCENA, Dictionnaire des théâtres du monde, notice « Café-concert » (J.-M. Thomasseau, Bordas, 2008), dictionnaire.artcena.fr.
- Ville de Paris, « Cabarets, clubs, théâtres… Ces grands artistes y ont fait leurs débuts ! (1/2) » : paris.fr.
- Sacem, présentation historique de la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique, site institutionnel.
- Musée des Beaux-Arts de Lyon, notice d'œuvre : Edgar Degas, Le Café-concert des Ambassadeurs, pastel sur monotype, 1876-1877 : mba-lyon.fr.
- François Caradec et Alain Weill, Le Café-concert, 1848-1914, Fayard, 2007.
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