Les cabarets de la rive gauche : Saint-Germain-des-Prés et la chanson d'après-guerre

Une cave voûtée, quelques dizaines de chaises, un piano parfois désaccordé, une guitare, et au fond de la salle une voix qui dit plus qu'elle ne chante. Entre la Libération et le début des années 1960, c'est dans ce décor minuscule, sur la rive gauche de la Seine, que s'invente une bonne part de ce que l'on appelle aujourd'hui la « chanson à texte ». L'histoire de ces cabarets explique encore beaucoup de choses sur la manière dont la chanson française se joue, s'écoute et se transmet.
Saint-Germain-des-Prés, un quartier qui sort la nuit
Au lendemain de la guerre, le quartier de Saint-Germain-des-Prés, dans le 6e arrondissement de Paris, attire une jeunesse étudiante, des écrivains, des peintres, des comédiens et des musiciens de jazz. Les cafés du boulevard servent de bureaux le jour ; la nuit, on descend dans les caves. Le Tabou, rue Dauphine, est resté le symbole de cette époque : un club de jazz souterrain que la mémoire collective associe à Juliette Gréco et au cercle « existentialiste » de Jean-Paul Sartre, comme le rappelle la Ville de Paris dans sa série consacrée aux lieux où de grands artistes ont débuté.
Ce qui frappe, quand on relit l'histoire de ces lieux, c'est leur économie de moyens. Les salles sont petites, souvent installées dans des sous-sols qui n'avaient pas été conçus pour le spectacle. Il n'y a pas de grande sonorisation, pas de décor, pas de machinerie. L'artiste est à quelques mètres du public, parfois au milieu de lui. Ce rapport de proximité va façonner un style : on y vient pour écouter des mots.
La Rose rouge et L'Écluse : deux adresses emblématiques
Parmi les dizaines de cabarets qui ouvrent alors, deux noms reviennent sans cesse. Le premier est La Rose rouge. Selon la Ville de Paris, le cabaret est fondé en 1947 au 53, rue de la Harpe, dans le 5e arrondissement, puis déménage en 1956 rue de Rennes, l'année même de sa disparition. On y croise Jacques Prévert et Raymond Queneau, des comédiens comme Maria Casarès et Gérard Philipe, et un quatuor vocal qui deviendra célèbre, les Frères Jacques. La Rose rouge mêle chanson, sketches et poésie : c'est un cabaret au sens ancien du terme, un lieu de variétés littéraires.
Le second est L'Écluse, au 15, quai des Grands-Augustins, face à la Seine. Ouvert dans les années 1950, le lieu devient, toujours d'après la Ville de Paris, la salle où se produit Barbara jusqu'en 1964 ; Guy Béart, Juliette Gréco, Boby Lapointe, Anne Sylvestre, Jean Ferrat ou Marie-Paule Belle y passent aussi. Le cabaret ferme définitivement en 1974. L'Écluse incarne la « cave à chansons » dans ce qu'elle a de plus pur : une scène minuscule, un public assis très près, un tour de chant court, et des artistes qui viennent souvent présenter leurs propres textes.
Dans une cave de quelques dizaines de places, on ne peut pas tricher : la diction, le texte et la présence comptent plus que l'arrangement.
Rive droite, rive gauche : les Trois Baudets et Montmartre
L'expression « chanson rive gauche » est commode, mais elle simplifie une géographie plus large. Plusieurs salles décisives se trouvent sur la rive droite. Les Trois Baudets, au 64, boulevard de Clichy, au pied de Montmartre, sont transformés en théâtre en 1947 et dirigés par Jacques Canetti, figure de la découverte de talents. La Ville de Paris y cite les débuts ou les passages de Georges Brassens, Jacques Brel, Boris Vian, Guy Béart, Juliette Gréco, Anne Sylvestre, Pierre Perret, et ceux de Serge Gainsbourg en 1958. La salle ferme en 1967, puis est rouverte par la Ville en 2007 et accueille depuis de jeunes artistes.
Montmartre, de son côté, a une tradition de cabaret bien plus ancienne, qui remonte au Chat Noir des années 1880 (nous en racontons l'histoire dans notre article sur le Chat Noir et les cabarets de Montmartre). Ce que l'on appelle « rive gauche » désigne donc moins un territoire précis qu'un style : la chanson poétique, littéraire, souvent accompagnée sobrement, chantée devant un petit public attentif.
Ce que les poètes ont apporté
L'une des originalités de cette période est la circulation entre la poésie imprimée et la chanson. Des poèmes de Prévert, de Queneau ou d'autres écrivains sont mis en musique et chantés en cabaret ; des chanteurs mettent en musique des poètes du XIXe siècle tombés dans le domaine public ; des auteurs-compositeurs-interprètes revendiquent une écriture aussi exigeante que celle des livres. La distinction entre « parolier » et « poète » devient moins nette. Cette porosité explique pourquoi tant de chansons de l'époque supportent encore une lecture à voix nue.
Elle explique aussi une tradition toujours vivante : prendre un texte littéraire et en faire une chanson. C'est un geste artistique qui soulève des questions juridiques précises (qui détient les droits du poème ? peut-on modifier un vers ?), que nous détaillons dans l'article consacré à la mise en musique d'un poème.
Une économie fragile
Le cabaret de l'après-guerre n'est pas un âge d'or pour tout le monde. Il hérite, en plus petit, des usages du café-concert : on consomme, on écoute, on applaudit les numéros qui s'enchaînent. Les cachets sont modestes, les artistes enchaînent souvent plusieurs passages dans la même soirée, d'une salle à l'autre, pour un tour de chant de quelques chansons. Beaucoup de lieux vivent de la consommation au bar plus que de la billetterie. Cette économie de la petite salle, où l'on rémunère peu mais où l'on peut se faire entendre, ressemble à celle que connaissent encore aujourd'hui de nombreux bars-concerts et cafés-cultures.
À partir des années 1960, le paysage change. La télévision, le disque microsillon et l'arrivée d'une musique destinée aux adolescents modifient la façon dont les chansons rencontrent leur public. Beaucoup de cabarets ferment ; d'autres se transforment. Les artistes nés dans les caves remplissent désormais des salles de music-hall.
Ce qu'il en reste pour les musiciens d'aujourd'hui
L'héritage de ces cabarets est d'abord une forme : le tour de chant resserré, quelques chansons enchaînées avec peu de paroles entre elles, où chaque texte doit tenir seul. C'est aussi une exigence d'écoute, qui se retrouve dans les scènes ouvertes, les soirées « chanson » des cafés-concerts et certains festivals dédiés à la chanson à texte. Pour un auteur-compositeur qui débute, ces lieux restent souvent les premiers où l'on peut tester une chanson devant un public, comme nous l'expliquons dans notre guide pour jouer dans les petites salles.
- Le texte d'abord : dans une petite salle, une chanson se juge à ce qu'elle raconte et à la manière dont elle est dite.
- Un accompagnement sobre : piano, guitare, contrebasse ou accordéon suffisent ; l'arrangement sert la voix.
- Un tour court : mieux vaut cinq chansons fortes que quinze moyennes.
- La proximité : le regard du public à deux mètres est une école de présence scénique.
Se promener sur les traces des cabarets
La plupart de ces adresses ont aujourd'hui une autre vocation, et il ne reste souvent qu'une façade ou une plaque. Une promenade entre la rue de la Harpe, la rue Dauphine et le quai des Grands-Augustins permet toutefois de mesurer à quel point tout cela tenait dans un périmètre réduit, quelques rues autour de l'église Saint-Germain-des-Prés et de la place Saint-Michel. Les fonds de la Bibliothèque nationale de France et les archives de l'Institut national de l'audiovisuel conservent des enregistrements et des documents de l'époque qui permettent d'entendre ces voix telles qu'elles sonnaient dans les petites salles.
Sources
- Ville de Paris, « Cabarets, clubs, théâtres… Ces grands artistes y ont fait leurs débuts ! (1/2) » : paris.fr.
- Ville de Paris, « Cabarets, bars, discothèques… Ces grands artistes y ont fait leurs débuts ! (2/2) » : paris.fr.
- Bibliothèque nationale de France, département de l'Audiovisuel et collections sonores, Gallica.
- Institut national de l'audiovisuel (INA), archives radiophoniques et télévisées.
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